Chaque matin, depuis l’ouverture de la maison de santé à Bristout, Josué arrive le premier. Il est le secrétaire. Il accueille les patients, constitue leurs dossiers, les fait attendre dans le calme malgré la chaleur intenable. Le soleil chauffe à blanc notre toit en tôle et, dessous, nous sommes comme dans un four. Des travaux sont prévus, mais pas n’importe comment. Il ne s’agit pas de reconstruire à la va-vite un bâtiment peu sûr dans lequel les gens n’oseront pas entrer par peur encore de tout ce béton qui écrase les corps fragiles.

salle d'attente

Nous avons rencontré l’organisation « Architectes de l’urgence » qui travaille en étroite coopération avec le ministère des travaux publics, des transports et des communications, pour la réhabilitation et la reconstruction des habitations dans des quartiers de Port-au-Prince. Un bâtiment par quartier servira de bâtiment témoin pour que les maçons et autres artisans puissent s’en inspirer en vue de refaire des constructions sécurisées. La maison de santé, située au cœur du quartier Bristout-Bobin et identifiée par la population comme un lieu communautaire, a été choisie pour être ce bâtiment témoin. Reste à finaliser les démarches administratives que nous aimerions plus rapides mais pour les services chargés de ces questions, il y a tellement de dossiers, il y a tellement à faire… La tâche est énorme. On le comprend quand on voit cette capitale à terre, les ministères et les administrations détruits, tous ces bâtiments dont les étages sont aplatis sur les rez-de-chaussée.


sogebank

Nous qui soignons les survivants, les corps ravinés de cicatrices, nous sommes pressés de le faire dans un dispensaire solide et propre, lumineux et aéré. Ce sera dans les prochaines semaines, nous le souhaitons vivement. Ce matin, comme chaque matin depuis quelques mois, avec Josué nous nous saluons… « Bonjou Josué, ki jan ou ye ? ». D’habitude il me répond, comme tout le monde, « M pa pi mal » (je ne vais pas plus mal), mais ce matin il n’y a pas la formule habituelle, ni le sourire chaleureux qui va avec. Le visage de Josué aujourd’hui est grave, son regard inquiet et triste à la fois. Il me dit que « ça ne va pas tellement ». Il m’explique qu’hier soir, après la veillée funèbre consacrée à un ami décédé la veille, un homme « à l’esprit un peu dérangé » a brandi une arme et tiré… Deux blessés graves. L’un d’eux, le cousin de Josué, une balle dans le thorax, mourra rapidement. « La mort pouvait venir n’importe quand. Une balle dans la nuque. Un éclat rouge dans la nuit. Elle arrivait si rapidement qu’on n’a jamais eu le temps de la voir venir. Cette vitesse a fait douter de son existence. » Dany Laferrière, L’énigme du retour.

La mort banale et obscène est revenue avec la vie. La vie reprenait doucement son cours, encore groggy, émue par la fragilité du souffle, vacillante, sur la pointe de ses pieds légers pour ne pas réveiller la terre tremblante. La vie est dans les enceintes saturées des vendeurs de disques sur les trottoirs, elle est dans les paniers de fruits des marchandes infatigables, elle est sur le bord des routes où les artistes sont revenus pour exposer et vendre leurs sculptures, leurs peintures et leurs œuvres en fer forgé. Dans le bidonville, la vie s’anime dans les jeux et les yeux des enfants.

enfants

Et la vie qui reprend c’est aussi la mort violente au bout des armes qui réapparaissent. Chaque soir, à la fin d’une journée de soins sans interruption, avec Josué nous nous saluons, on se dit « à demain ». « Corinne, à demain si Dieu veut ». Et même si Dieu ne veut pas, nous nous reverrons demain. Josué rit de mon incorrigible scepticisme dans ce pays où toutes les églises ont indéniablement réussi à asservir les esprits.