Nombreux sont ceux qui quittent les villes de provinces où ils s'étaient réfugiés, parce qu’il y manque de tout. Ils viennent grossir les rangs des habitants des camps de tentes. L’estimation du nombre de sans abris se fait à partir d'un ratio entre le nombre moyen de personnes y vivant et le nombre de tentes. La moyenne est de 5 personnes par tente.

Mais ici à Bristout, ils sont beaucoup plus que cinq personnes sous chaque tente. Chaque jour voit se mettre en place de nouvelles tentes de fortune, avec un enchevêtrement de piquets et de ficelle rendant le quotidien et les déplacements très difficiles. Plus un seul centimètre au sol ne restera inoccupé dans les prochains jours.

sous la tente

Alors que ces camps s'installent dans la durée, le nombre des sans abris semble sous évalué et leur mode de vie mal connu. Dans le cadre de mon activité de soins au dispensaire, je pénètre quotidiennement sous les tentes et je fais mieux connaissance avec la réalité de cette vie de misère.

Les enfants sont les premiers exposés à cette immense précarité. Avec leurs seaux sur la tête, ils marchent précautionneusement dans ces labyrinthes étroits plusieurs fois par jour pour aller chercher de l'eau aux puits et rapporter les 20 litres d’eau quotidiens nécessaires pour la cuisine et la toilette. Mirna, dix ans, porte un poids bien trop lourd pour elle.

Pourtant, elle est rigolote Mirna. Elle sourit souvent, ne se plaint jamais. Elle m’invite à la suivre jusqu’à sa tente, elle va faire la cuisine pour tout le monde. Ils sont sept enfants à l’intérieur. Ils dorment par terre, sans matelas (juste un drap à même la terre), sous le lit de leur grand-mère.

Tshirt rose

Christiana, 58 ans (elle en paraît 20 de plus), est fatiguée, a mal partout. Elle est allongée, et n’est pas sortie depuis plusieurs jours. Elle regarde avec douceur ses petits, très sages. Mirna lui apporte un verre d’eau. Un bébé dort par terre. Je parle avec Christiana, essaie de comprendre ses douleurs, je lui prends sa tension … 22/12. Je vais chercher Françoise (médecin en mission pour Help Doctors), nous mettons en route un traitement contre l’hypertension et contre ses douleurs scapulaires, cervicales et lombaires. Douleurs que nous pouvons expliquer par des conditions de vie très éprouvantes physiquement. Nous décidons la mise en place d’une surveillance quotidienne.

Nous allons la voir tous les jours et constatons l’efficacité du traitement antihypertenseur. Elle pourra bientôt se déplacer jusqu’au dispensaire, dès qu’elle aura retrouvé plus de forces.

lessive

Les oignons qui cuisent dans l’huile piquent les yeux, la fumée envahissante nous rend aveugle. Nous rions beaucoup de ne plus nous voir dans cet espace minuscule, Mirna soulève un coin de bâche pour aérer et affiche une mine confuse. Elle cuit, à même le sol, un plat de haricots et de maïs. Sa grande sœur fait sa toilette dans une bassine, son petit frère tend une ficelle dans un coin pour y pendre du linge, les autres attendent leur tour près de la bassine. Le bébé se réveille, Mirna lui donne de l’eau et lui enlève la couche. Christiana se rendort.

L’alimentation est constituée essentiellement de féculents, avec quelques fruits, principalement des bananes. Nous avons vu en consultation quelques enfants dénutris, beaucoup de malnutris. La majorité des familles n’a pas de revenu et à peine de quoi acheter à manger. Et si jamais il faut payer pour se soigner, c'est tout simplement inimaginable...

Si nos consultations et nos médicaments n’étaient pas gratuits, tous ces gens n’auraient aucun soin ni traitement.

En plus de leurs maisons ou de leurs abris d'avant, les réfugiés ici ont aussi perdu leur travail, beaucoup d’entreprises ou de magasins où ils travaillaient ne sont plus que gravats.

françoise+marc

Nous rencontrons principalement des maladies causées par des conditions d’hygiène catastrophiques et l’extrême pauvreté dans laquelle est plongée toute la population du bidonville : énormément de diarrhées, des impétigos infectés, des gales et autres affections dermatologiques, de nombreuses infections génitales et urinaires, des infections sur des plaies insuffisamment soignées et mal cicatrisées.

Nous donnons des conseils alimentaires aux jeunes mamans qui semblent perdues, des conseils d’hygiène élémentaire pas forcément évidents dans cet environnement misérable. Nous informons sur les maladies contagieuses, leur prévention, nous distribuons des préservatifs.

Fait nouveau,nous sommes de plus en plus sollicités pour monter des cliniques mobiles dans le bidonville, pour aller à la rencontre de personnes, trop faibles pour venir jusqu'à nous. Nous comprenons à ce moment, qu'il faut envisager que nous ayons moins de patients qui viennent au dispensaires et pourtant plus de demandes sous les tentes.

Le petit Cliforde arrive dans les bras de sa jeune tante, Widline. Il a un jour, il est né hier. Sa maman est restée allongée, encore trop fatiguée pour sortir.

Cliforde n’arrête pas de pleurer, Widline veut comprendre pourquoi. En le déshabillant, nous découvrons une ceinture de tissu trop serrée sur le cordon ombilical et tout autour du petit corps. Nous desserrons le tout, Cliforde s’apaise. C’est une habitude à Haïti d’enserrer l’abdomen du nouveau-né ainsi que sa tête « parce qu’elle est ouverte » (la fontanelle).


cliforde+wildine

Nous ramenons Cliforde à sa mère. La jeune fille, aux conjonctives pâles, est allongée sur un lit. Sa mère, assise par terre à côté d’elle prépare à manger. Trois autres jeunes filles épluchent des légumes. Le père de Cliforde, assis au bout du lit, caresse les pieds de sa femme. L’espace est minuscule. L'absence d'avenir pour cette famille fige le temps autour de nous. A part une tension artérielle un peu basse et des signes d’anémie, la jeune femme va bien. Nous lui apporterons du fer, nous viendrons la voir régulièrement et commencerons avec elle les soins du cordon.

Toutes ces tentes ne sont que les cache-misères de milliers de personnes, femmes et enfants qui ont encore besoin quotidiennement de soins médicaux attentifs qu'ils ne peuvent pas se payer. Une autre urgence voit le jour en Haiti, sous les tentes, à l'abri des regards.