Dans le bloc opératoire du premier étage de l'établissement hospitalier principal de Gaza City, des chirurgiens et des infirmiers attendent dans le hall devant l'ascenseur. La porte s'ouvre, un jeune homme, vêtu d'un tee-shirt rouge, anormalement pâle, respire lentement. "Emmenez-le dans ce bloc", ordonne un médecin en montrant l'une des six salles d'opération. Un soignant fait très vite rouler le brancard sur le sol au lino gris. Le Dr Régis Garrigue pénètre avec le Dr Mamoun Al Barquaoui, chirurgien au CHR de Calais. Ils viennent assister le personnel Palestinien déjà en place. "Il faut arrêter l'hémorragie'', explique le Dr Al Barquaoui, en comprimant une plaie par balle au niveau du Bassin.

Un anesthésiste endort très vite le jeune Brahim, 19 ans, blessé dans la nuit devant sa maison. Un chirurgien Palestinien introduit une longue bande imbibée d'un anti-septique par cet orifice, avant de recouvrir le tout d'un pansement. "il va mal. Il a besoin d'environ 2 culots globulaires", indique le Dr Régis Garrigue, en plaçant une première poche de sang. Il aspire doucement le sang dans une grosse seringue avant de débuter la transfusion. Ici, elle se fait manuellement. "Il va s'en sortir. Mais, je pense que le nerf a été touché et qu'il risque d'avoir des séquelles", constate le Dr Al Barquaoui avant de quitter la salle d'intervention.

Le chef du bloc opératoire de cet hôpital de 400 malades, le Dr Sobhi Sokeek, tente de gérer la fatigue de ses chirurgiens et d'organiser l'accueil des nombreux blessés quotidiens lors des attaques israéliennes : "Mes chirurgiens opérent 24h non stop avec un jour de repos. Nous avons déjà amputé plus de 60 personnes depuis le début du conflit", s'indigne le médecin.

"Vite! Préparez-vous, j'ai une fille de 15 ans qui arrive en état de choc. Elle a vécu l'enfer", prévient le Dr Mohamed Abou-Arab, chef anesthésiste à Shiffah depuis 20 ans. L'ascenseur s'ouvre, Amira, 15 ans, arrive. Elle a le visage pâle, sous une chevelure abondante et brune. Elle a le regard perdu, "elle cherche sa famille" indique le Dr Abou-Arab." C'est une miraculée. Elle est restée deux jours et deux nuits sous les gravats de sa maison. Elle est en état de choc. Mais quel enfer cela a dû être pour elle! ", souligne le médecin.

Elle est allongée avec une simple blouse verte sur son corps frêle. Le Dr Garrigue commence son examen. Il soulève une épaisse couverture rouge posée sur elle. Elle gémit. Elle présente deux larges plaies à la jambe gauche. Il nous dit: "je suis touché par sa résistance à une telle douleur". Il lui prend la main pour la calmer avant de chercher une veine et de lui injecter de la morphine. On l'admet très vite dans la salle 5 du bloc opératoire. Elle demande, la voix étouffée par la fatigue, "mes parents, ma famille, je ne sais pas où ils sont", avant de lancer la voix tremblante et les yeux exorbités, "les juifs, les juifs!". L'anesthésiste est occupé sur une autre intervention. Le Dr Garrigue commence à endormir la jeune fille. "En tant qu'urgentiste, je dois m'adapter à toutes les situations et dans un tel contexte, je n'hésite pas à avancer le travail de mon collègue", confie le médecin français avant de transmettre à haute voix le bilan médical aux chirurgiens: "12/7 de tension et 144 pulsations cardiaques par minute".



Le Dr Al Barquaoui commente les radios, "elle a le pied très abîmé et cette autre fracture ouverte au-dessus de la cheville". On enlève l'attelle provisoire et apparaissent deux larges plaies, l'une ouvre le pied en deux, de l'autre émerge le tibia brisé.
Au son du moniteur cardiaque et du va et vient du respirateur, le Dr Abou-Arab relaie le Dr Garrigue pour compléter l'anesthésie générale de la jeune fille, les bras en croix sur la table d'opération.

Un drap bleu laisse apparaître la jambe gauche de la jeune fille, qui est criblée de nombreux petits impacts d'explosion. Elle dort enfin. Les chirurgiens tamponnent le sang entre deux coups de bistouri pour enlever la peau brûlée. Puis, le Dr Al Barquaoui, avec une pince, extrait les morceaux d'os éclatés. "On va tenter de lui sauver cette jambe avec des broches", explique le médecin de Calais. "Elle était ensevelie sous sa maison dans le quartier Tan Al Awa où de violents combats n'ont pas cessé plusieurs jours durant. Je n'ai pas voulu lui dire avant l'opération que son pére et ses deux frères étaient morts".