Al Hayat, le 9 décembre 2007 par Nahla Chahal, traduit de l'arabe par Rania Berro

Que se passe t-il au Bangladesh ?

Bangladesh ? Et pourquoi s’intéresser à ce coin oublié dont la principale caractéristique est la pauvreté absolue, une pauvreté qui dépasse l’imaginable. Et qui va s’y intéresser si ce n’est quelques organisations humanitaires ou quelques personnes en quête d’une cause? Le cyclone Sidr y est passé le 15 novembre dernier, tuant d’un seul coup 3000 personnes et blessant des dizaines de milliers, et dont on annoncera par la suite la mort d’une grande partie d’entre eux. Sans mentionner bien sûr la destruction de plus d’un demi million de maisons (encore faut-il pouvoir appeler ces bicoques des maisons) et l’inondation de plusieurs régions côtières, élevant ainsi à près d’un million le nombre de sans-abri. Et pourtant, le Cyclone Sidr a été d’une plus faible intensité que le dernier cyclone qui a frappé le Bangladesh en 1991 et qui a provoqué la mort de plus de 150 000 personnes.

Qui s’y intéresse? L’Arabie Saoudite, le Qatar et les Emirats Arabes Unis: ils ont envoyé du matériel médical et des sommes d’argent destinées à secourir les sinistrés. Les agences de secours islamique y travaillent de toutes leurs forces… mais elles travaillent seules. En effet, 90% de la population est musulmane. Les agences de secours humanitaires et médicales internationales sont absentes, et pourtant ce ne sont pas les appels aux dons pour le Bangladesh qui manquent sur leurs sites. Ils préfèrent peut-être tout simplement envoyer des aides que d’aller sur place supporter cet enfer. Cinq jours après la catastrophe, une seule organisation est arrivée au Bangladesh, une ONG française médicale humanitaire internationale récemment créée sur le principe d’une aide « humanitaire équitable » - une ONG différente ne fonctionnant pas selon certaines considérations – la plupart sont politiques, parfois aussi « d’opinion » ou même bureaucratiques où la prise de décision nécessite des mois de réflexion et d’études comme c'est le cas au sein de grandes organisations comme « médecins sans frontières » ou « médecins du monde ». Auparavant, Helpdoctors s’était déjà rendu à Naplouse où une équipe a formé sur plusieurs années des équipes d’urgentistes et a participé avec elles au travail sur place. A la suite de quoi un dispensaire a été créé dans un des quartiers de la vieille ville, là où les affrontements violents avec l’armée d’occupation israélienne sont permanents et où seuls vont ceux qui y ont un engagement très solide.

On peut considérer que tout cela reste de l’ordre du connu. On peut évaluer la situation en faisant une analyse comparative et non pas simplement comme une information, du point de vue des outils de travail des grandes organisations médicales qui évoluent dans le monde des ONG et de leur influence sur les médias et la politique… ou l’inverse. On aurait également pu évaluer la situation en faisant une spéculation sur l’existence de plusieurs classes inégales dans l’humanité et une catégorie de gens « de trop » qu’on a livré à leur propre sort comme c’est le cas au Bangladesh ou encore ailleurs. Il devient ainsi difficile de classer ces endroits en fonction de leur importance ou de leur richesse en ressources. Ainsi l’Afrique est un lieu de confrontation et de compétition mondiales, pas seulement pour les grandes multinationales, mais aussi et de façon directe pour les gouvernements. Cet intérêt grandissant est en effet en relation directe avec les ressources qu’offre cette région. En revanche, on laisse les africains mourir de différentes façons – les famines, les maladies et en premier lieu le sida qui continue de se propager malgré les appels lancés par les associations concernées. Les programmes des Nations-Unies déclarent que par certains moyens, il est possible non seulement d’arrêter la propagation de la maladie, mais aussi de la contenir voire de l’éradiquer. Ce résultat allait presque être atteint si les Etats-Unis n’avaient pas arrêter leur contribution financière et si d’autres pays riches n’avaient pas réduits leurs budgets qui servaient à financer les programmes de recherche pour améliorer et obtenir des traitements alternatifs moins coûteux et à mettre en place un vaste plan d’action. Cette situation représente bien un exemple flagrant de la nécessité d’avoir une terre sans habitants.

On peut considérer que tout cela reste de l’ordre du connu …. si seulement d’énormes hélicoptères appartenant à la Marine américaine n’avaient pas fait leur apparition dans le ciel au dessus des villes sinistrées du Bangladesh. C’est dimanche matin, environ deux semaines après le passage du cyclone, que les hélicoptères ont survolé la région de Rayenda. Un des hélicoptères est resté dans le ciel alors que l’autre se posait à terre, provoquant avec son hélice une tempête de vent qui finit de détruire le peu d’abris encore sur pied. Dix-huit « soignants » armés et en treillis en sont descendus. Ils apportaient des bonbons aux enfants et des médicaments. Ils ont directement commencé à panser les blessures et à distribuer des médicaments à des personnes étonnées de les voir là ! Et sur plusieurs jours, cette même scène s’est reproduite dans d’autres villes du pays. Et à chaque fois, les marines américains ont remis aux patients des certificats avec la photo du régiment de combat en arme précisant que c'était bien des marines américains qui les avaient soigné ce jour-là!! Les militaires américains expliquent que leurs avions décollent à partir d’un bateau dans la mer, qu’ils se sont mis d’accord avec une association bangladaise pour lui apporter de l’aide et qu’ils ont tout organisé avec le gouvernement à Dhaka. Mais quelques médecins bangladais présents sur place ont protesté et refusé la présence de ces hélicoptères alors qu’au même moment ces mêmes hélicoptères bombardent et tuent des gens en Irak et en Afghanistan. L’association française HelpDoctors a à son tour dénoncé dans un communiqué officiel la façon « inconcevable et dangereuse d'entretenir cette confusion entre l’action militaire et l’action humanitaire », comme elle « dénonce ce genre de pratique totalement inadaptée aux besoins des populations » ajoutant que « cela prend du temps, il faut s'intégrer dans la communauté, comprendre le quotidien pour tenter d'être véritablement utile ».

Mais indépendamment de ces remarques pertinentes, la question à poser concerne la fonction de cette démonstration américaine dans un Bangladesh sinistré. Il est nécessaire d’avoir des précisions avant de considérer cette action uniquement comme une opération de marketing et de propagande qui permet « d’améliorer leur image » tout en sachant que l’administration américaine a l’habitude de ce genre de comportement surtout depuis son occupation de l’Irak. Est-ce là une introduction à une future présence permanente dans cette région extrêmement pauvre, qui a besoin d’aides et risque donc de l’accepter peu importe d’où elle vient ? Un pays dont les ressources ne sont certes pas très alléchantes, mais n’a-t-il pas d’autres aspects attrayants – notamment un éventuel positionnement « facile » alors qu’il est au cœur même d’une région d’une grande importance stratégique ? Voilà un dossier à suivre.