Affalé sur une chaise dans son bureau, Walter T. Gwenigale a l’air fatigué. Le ministre de la Santé s’est couché tard la veille. “Le théâtre”, explique-t-il. Il ne parle pas d’un concert de kora ou d’une pièce de l’auteur nigérian Wole Soyinka. Il n’y a pas de théâtres au Liberia. Non, il a passé la soirée sur le théâtre des opérations, à l’hôpital de Phebe, qui est situé dans le comté de Bong, à environ 130 kilomètres de la capitale, Monrovia.

Après quatorze ans de guerre civile, les ressources sanitaires du Liberia sont pratiquement anéanties. Financée en partie par la contrebande de diamants, cette guerre a été menée par l’ancien président Charles Taylor, dont le procès pour crimes de guerre a commencé en juin à La Haye. A la fin du conflit, en 2003, le bilan était très lourd : un système sanitaire exsangue, 300 000 morts et 1,5 million de sans-abri, soit la moitié de la population.

Aujourd’hui, quatre ans plus tard, le Liberia demeure dans un état précaire. Les organisations humanitaires qui ont afflué au plus fort du conflit quittent le pays. Considérant la situation tendue mais stable, ils se rendent au Darfour, en Somalie et au Congo, où les attendent de nouvelles crises.

Mais, pour M. Gwenigale comme pour le reste de la population, il est impossible de partir. Dans ce pays qui compte 1 médecin pour 100 000 habitants, le ministre de la Santé est lui-même amené à mettre la main à la pâte. A 70 ans passés, il arrive souvent à cet ancien chirurgien de travailler le week-end à l’hôpital de Phebe, où des patients atteints de maladies bénignes attendent plusieurs semaines avant d’être reçus par un praticien, tandis que d’autres meurent sur la table d’opération pendant l’une des fréquentes coupures de courant. M. Gwenigale se penche en avant, la voix aussi vibrante que celle d’un chanteur de blues. “Certains habitants se demandent si la paix vaut vraiment la peine, dit-il. Quand vous avez accès aux soins en temps de guerre et que vous n’en avez plus à la fin du conflit, vous vous posez des questions sur l’intérêt de la paix.”

Sur un mur de son bureau, un portrait d’Ellen Johnson Sirleaf, la première présidente d’un pays africain, élue en 2005, fait face à une affiche portant un vieux dicton libérien imprimé dans des tons très gais de bleu et de rose : “Le soleil brille plus sur ceux qui sont debout que sur ceux qui sont assis.”

Les organisations humanitaires présentes dans le pays semblent elles aussi adhérer à ce principe. “Les Libériens vivent déjà à la limite du seuil de pauvreté”, observe Susan Grant, directrice de programme pour l’association Save the Children in Liberia. “Si les gens sont malades, la pauvreté ne peut qu’aggraver leur état. Les soins médicaux doivent être une priorité.”

Tout au long des années de guerre, ce sont des ONG qui ont fourni 80 % des soins médicaux du pays. Depuis le début du conflit, en 1989, certaines les délivraient gratuitement dans des villages isolés. Mais la plupart de ces équipes d’aide d’urgence quittent aujourd’hui le pays, laissant les cliniques au pire vides, au mieux pourvues de médecins et d’infirmières qui ne sont pas payés. Avec un budget de la santé limité à 10 millions de dollars pour 2007 et moins de 30 médecins libériens pour une population de 3 millions d’habitants, le gouvernement n’a pas les moyens de subventionner de programmes. En février dernier, le ministère de la Santé a fait un immense pas en avant en renonçant à faire payer les consultations dans tous les hôpitaux du pays. Si cette mesure est maintenue, il ne pourra pas se permettre de prendre d’autres initiatives.

Les rares organisations humanitaires encore présentes au Liberia élaborent des stratégies à long terme pour éviter l’effondrement du pays. Mais, faute d’intérêt suffisant de la part de la communauté internationale, elles sont incapables d’atténuer les séquelles de la guerre. Les donateurs ne sont jamais très attirés par des pays qui sortent d’un conflit. L’effet positif de la présidente – Ma Ellen, comme on l’appelle – et la stabilité politique qu’elle incarne les laissent indifférents. Le Liberia risque de devenir la victime de son propre succès. “Ce pays a besoin d’un investissement constructif, et il en a besoin maintenant”, souligne Nigel Clarke, un conseiller en aide humanitaire. “Si le peuple ne touche pas les dividendes de la paix d’ici deux ou trois ans, le Liberia risque d’être déstabilisé.”

Au bout d’une piste terreuse située à la périphérie de Monrovia se trouve la clinique de Careysburg, un centre de soins financé par Save the Children. La cour est pleine de bambins bruyants qui attendent d’être vaccinés et dont le ventre commence à être ballonné. En ce jour de marché – le plus animé de la semaine –, les deux infirmières vont recevoir quelque 80 patients. “On devrait avoir un hôpital au lieu de ce centre”, proteste Julius Arma Raynes, qui vit dans les environs.

“Vous voyez ça ?” demande-t-il en montrant les traces de balles qui marquent les murs du centre. “Grâce à Dieu, nous avons survécu à la guerre. Les gens souffrent pendant les conflits, mais aussi après. C’est triste d’avoir un bâtiment de cette taille sans médecin.”

Alors que d’autres organisations humanitaires se préparent à partir, le système sanitaire du Liberia manque cruellement de fonds. Le taux de mortalité maternelle du pays est l’un des plus élevés au monde, et l’espérance de vie – 41 ans – l’une des plus basses. Un enfant sur quatre n’atteint pas son cinquième anniversaire, les morgues sont pleines. Dans la maternité de l’hôpital de Phebe, les statistiques sont dissimulées derrière des rideaux, des couvertures et de minces portes de bois. Comme il n’y a pas de services d’ambulance, certains patients doivent marcher plusieurs jours avant d’arriver à l’hôpital – et tous n’y parviennent pas.

La propriété de Taylor se trouve à 3 kilomètres de l’hôpital, à Maliki. Elle est désormais envahie par la jungle. Des hectares et des hectares de terrain, couverts de manguiers, de palmiers, de kolatiers et de buissons de manioc revenu à l’état sauvage, sont laissés à l’abandon. “C’est de la terre fertile, mais personne ne sait quoi en faire ; les Taylor s’en occupaient depuis des années”, explique Zezey, qui possède des terres non loin de là. Il fait allusion à la ferme de l’ancien président, mais il pourrait tout aussi bien parler du Liberia. L’individu que des organisations de défense des droits de l’homme accusent d’avoir semé le trouble dans toute l’Afrique occidentale depuis plus d’une décennie a laissé à d’autres la charge de remettre en état sa propriété et le reste du pays.

Le Liberia – littéralement “pays des hommes libres” – a été fondé en 1821 en tant que colonie destinée à accueillir des esclaves afro-américains. De tout temps, les relations ont été tendues entre les tribus autochtones et les Congos – comme on surnomme les Américano-Libériens –, en particulier depuis que la compagnie américaine Firestone a acquis quelque 500 000 hectares de terres, en 1926, pour y établir une plantation d’hévéas. En 1980, un soulèvement mené par un autochtone, Samuel Doe, a renversé le gouvernement américano-libérien. Son régime dictatorial est resté en place jusqu’en 1989, date à laquelle il a été assassiné par des insurgés.

Taylor est arrivé au pouvoir en 1997, à l’issue d’une campagne électorale marquée par le slogan “Il a tué ma mère, il a tué mon père, mais je vais voter pour lui”. Le 25 juin, quand l’ancien président comparaîtra devant les juges pour crimes de guerre, il pourrait se remémorer la musique libérienne, si expressive, et la manière dont les “morceaux de jus de canne” du bouleversant Molly Dorley ont été étouffés par les tirs de mortier et les bombardements. Il pourrait se rappeler les cours d’eau rougis du sang des habitants et les champs de manioc du comté de Bong, qui, à l’époque où il s’est réfugié au Nigeria, en août 2003, étaient toujours parsemés de squelettes.

Dans les rues de Monrovia, des slogans inscrits sur des panneaux encouragent les habitants à réagir. “Si tu veux arriver à quelque chose, fais quelque chose”, dit l’un. “Ne végète pas comme un buisson au bord de la route”, recommande l’autre. Dans les embouteillages, au milieu d’édifices ravagés par les bombes et transformés en squats, des taxis jaunes de style new-yorkais et dépourvus de plaque d’immatriculation continuent à faire tourner leur moteur. Des égouts à ciel ouvert rejoignent la plage de West Point, où des bidons d’essence souillent le sable blanc. C’est la saison des pluies, et le soleil chaud filtre à travers de gros nuages, éclairant les bateaux de pêche cabossés qui dansent sur l’eau.

Ces signes sont de bon augure : les embouteillages sont la conséquence d’un trafic plus animé ; les bidons d’essence mis au rebut montrent que les habitants ont les moyens d’acheter du combustible ; malgré leur vétusté, les bateaux continuent à flotter ; et le système sanitaire fonctionne tant bien que mal. Mais tout cela pourrait changer du jour au lendemain. Il n’y a aucune promesse, aucune garantie. Le Liberia a beau être le “pays des hommes libres”, partout les Libériens sont enchaînés. “Si des fonds ne sont pas alloués à la santé dans un avenir très proche, les conséquences pourraient être dramatiques”, prédit Susan Grant, Save the Children.

Kate Thomas The Independent

Traduit de l'anglais et publié dans Courrier International N° 867 du 14 au 20 juin 2007